Chez les seigneurs de Patagonie

A 2 500 kilomètres au sud de Santiago du Chili, le parc des Torres del Paine, délimite sur 180 000 hectares le royaume du condor et des guanacos.

Publié le 11 septembre 2003 à 14h59 - Mis à jour le 11 septembre 2003 à 14h59


Torres del Paine de notre envoyé spécial

Un jour, la route sera finie. Les ouvriers chiliens en auront terminé d'étirer le long ruban de ballast. Les 150 kilomètres qui séparent Puerto Natales du parc national des Torres del Paine ne seront plus qu'une longue promenade ouverte à toutes les automobiles. Un jour, bientôt, la route sera finie et les voyageurs viendront de plus en plus nombreux pour admirer la beauté grandiose des paysages de ce parc rangé, depuis 1959, dans la biosphère réserve mondiale par l'Unesco. Ils viendront et reviendront, les touristes, attirés par les extravagances du Grand Sud, à 2 500 kilomètres de Santiago du Chili. Et ils auront raison.

Le parc des Torres del Paine est l'un des endroits les plus accessibles du sud de la Patagonie. C'est aussi l'un des sites naturels les mieux préservés et les mieux mis en valeur de ce pays parmi les plus sauvages de la planète. Il doit son nom aux trois tours de granit (Torre Monzino, Torre Central et Torre D'Agostini) qui surgissent parfois dans la brume, à plus de 2 800 mètres d'altitude, au milieu des glaciers, des lacs, des rivières et des lagons, et à sa couleur dominante, le bleu profond des lacs glaciaires - paine dans la langue des Indiens Tehuelche, l'une des trois tribus égarées au sud du Sud, pour mieux fuir l'humanité.

Deux énormes massifs de granit en forme de corne, les Huernos del Paine, aisément reconnaissables, font l'objet d'une légende locale : Cai Cai, un serpent démoniaque, a provoqué une inondation pour noyer la tribu des guerriers vivant là et, lorsque les eaux se sont retirées, Cai Cai a transformé les corps des deux combattants les plus solides en deux blocs rocheux : les cornes.

UNE INCROYABLE NOBLESSE

Le parc national, fierté chilienne, s'étale sur plus de 180 000 hectares. Ses nombreux chemins de randonnée sont appréciés des marcheurs de tous pays. Dès que le temps le permet, ils cheminent en petit nombre, sac au dos, d'un refuge à l'autre, tout au long du célèbre parcours en "W". D'autres, moins organisés, flânent au hasard des paysages de pampa et de forêts "magellaniques" et peuvent contempler le lent ballet des icebergs, comme dans le Lago Grey, à l'ouest des Torres, prendre un bateau pour passer d'une rive à l'autre du Lago Pehoe, ou se laisser surprendre par une nuée de cavaliers, les baquianos. Ces hommes au visage buriné par le vent ont été surnommés les "seigneurs de la Patagonie".

Mais les vrais maîtres des lieux sont des bêtes établies là bien avant l'arrivée des premiers Indiens : les condors, qui planent, là-haut dans les enivrants cieux, et au sol les renards, les flamants roses, les nandous, les autruches du Grand Sud, qui se dandinent paisiblement. Et puis il y a les guanacos. Ces lamas d'en-bas arborent une attitude gracieuse, d'une incroyable noblesse. Il y a presque du snobisme dans leur façon de ne pas détourner leur doux regard au passage des promeneurs. C'est leur manière, pudique, d'accueillir les passants au détour d'un virage, au bout de la route qui mène au parc des Torres del Paine.

Eric Collier